Gilles Boyer : Bilan d’un accident industriel électoral

Le livre que publie Gilles Boyer Chez Lattès est un témoignage intéressant sur les coulisses d’un véritable accident industriel électoral, la campagne d’Alain Juppé pour la primaire de la droite et du centre. Gilles Boyer tente, dans « Rase Campagne », de faire le point sur cet échec imprévisible, tellement le candidat était annoncé vainqueur.

L’ouvrage est passionnant. Il nous plonge dans les coulisses d’une campagne électorale, avec les petites ou grandes faiblesses humaines et il décrypte ce qu’il appelle la « lessiveuse ». Les talents d’écrivain de Gilles Boyer nous aspirent dans cette spirale infernale, il nous permet de partager ses doutes tout en ayant la délicatesse de nous épargner ses aigreurs et rancoeurs. Certes, il contourne habilement les vrais sujets qui nous auraient intéressés comme les moments clés des décisions stratégiques de campagne, mais il offre néanmoins un décryptage de cette étrange campagne qui ne manque pas d’intérêt pour des actions d’influence.

Gilles Boyer insiste sur le fait que la campagne a été imprévisible et sur une erreur stratégique dont il n’a pas été en mesure de s’extraire : il a tout misé sur un affrontement Juppé/Sarkozy. L’ensemble de la campagne a été basé sur cette opposition supposée. Les sondages confirmaient cette perspective jusqu’environ trois semaines avant le premier tour. Certes, François Fillon faisait « le plein » dans ses réunions publiques, mais Gilles Boyer et son équipe n’ont pas tenu compte de ce signe, comme ils n’ont pas tiré les enseignements du premier débat télévisé. Ainsi, cette campagne a-t-elle été marquée par une forme de rigidité stratégique, à aucun moment les signaux extérieurs n’ont été intégrés et seuls les sondages ont été utilisés comme marqueurs de la campagne. Or, il existait de nombreux autres signes à prendre en considération.

Gilles Boyer explique très bien à quel point les « signaux faibles » ont été ignorés, pour toutes sortes de raisons. Il ne cherche pas d’excuses, il révèle d’une certaine façon l’isolement du directeur de campagne qui doit gérer au quotidien des dizaines de décisions, petites ou grandes, répondre à des centaines de sollicitations, affronter de multiples conseils plus ou moins avisés de tel ou tel et supporter les injonctions des uns et des autres. Il met également en exergue sa relation avec le candidat, qui mélange respect mutuel, confiance profonde et même, une sorte de fusion.

Ce livre témoignage de Gilles Boyer est à lire. En fait, il se dévore. Les acteurs économiques engagés dans une démarche d’influence y trouveront une mine d’informations et quelques repères-clés sur les actions à mener. Ils en tireront l’enseignement que les « signaux faibles » sont très précieux, qu’il est indispensable de les prendre en compte et qu’il ne faut jamais hésiter à se poser des questions à leurs sujets. Ils éviteront également d’attacher trop d’importance à ce qui semble évident et, surtout, ils se méfieront des signes d’une action trop simple et des promesses « trop belles » des décideurs publics. La perception et les attentes profondes du corps social seront intégrées. Enfin, ils veilleront à adopter une stratégie d’influence totalement souple, adaptable en permanence aux réalités de leur environnement concurrentiel et institutionnel.

Gilles Boyer sera candidat aux législatives de juin 2017. Il était, jusqu’au 3 mars, le trésorier de la campagne présidentielle de François Fillon. Il a remis sa démission au candidat après les déclarations de l’ancien Premier ministre lors de sa conférence de presse du 1er mars. Gilles Boyer pourrait nous offrir, dans quelques mois, un tome 2 de « Rase Campagne ».